Le laïcisme, religion d'État

Un article de Histoire(s) de notre temps.

Sommaire

Introduction

L’Occident a gardé une grande méfiance vis-à-vis de la théocratie et c'est avec raison, car la fin du XIXème siècle a accouché de cultes nationaux. La France de la IIIe République a eu cela en commun avec l'Allemagne d'avant 1945, qu'elle a fondé son culte religieux sur la Nation elle-même et sur une "Église" (un parti ou une mouvance philosophique) fortement imbriquées dans l’Etat. Cette "religion", construite en opposition avec celle de Rome à cette époque mais avec des méthodes semblables, a fini par se considérer maîtresse de l’esprit et du corps du citoyen.

De la laïcité au laïcisme

Pour trouver la définition de laïcité, il faut consulter un dictionnaire: principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir politique (Petit Robert). Alors que laïcisme se définit comme la "doctrine qui revendiquait l pour l'état le droit de gouverner l'Eglise"(Trésor de la langue française). Il est facile de confondre laïcité qui est un principe de droit et laïcisme, qui est une idéologie, celle-ci prônant le contrôle de l’Etat sur la sphère publique afin de prévenir toute manifestation religieuse.

Lorsque nous lisons des expressions alarmistes dans la presse françaises telles que "la laïcité est menacée", c'est un abus de langage: il faut lire, "le laïcisme est menacé". En effet, il n'existe aucun mouvement religieux susceptible d'avoir le poids juridique qu'à eu l'Église de Rome avant la laïcisation de la société.

Le problème historique de la laïcité en France au XIXe siècle est que l' Église catholique romaine ne reconnaissait pas la juridiction temporelle de l'État, sur le territoire même de cet État. Cette question, une des plus graves qu'ait connu notre continent, a été définitivement close aussi bien en France que dans les reste de l' Europe par les lois qui ont amené la séparation de l'Église et de l'État.

En brandissant des controverses d'un autre âge, aujourd'hui une minorité de Français, tenants du laïcisme, veulent garder la prééminence de leur doctrine sur l'État et sur le reste de la société française. Faisant feu de tout bois, ils critiquent leur Président, les chrétiens, les musulmans, les nouvements mouvements religieux et même les consommateurs de produits biologiques. Ils luttent pour un monopole spirituel qu'ils se sentent en train de perdre.

Mais la laïcité n'est aucunement menacée. Au contraire, l'émancipation de la religion en France est le signe qu'enfin le principe de séparation de l'Église et de l'État est enfin en voie de concrétisation, un siècle après la loi de 1901!

Laïcisme et éducation

S'inspirant du christianisme militant de la Contre-Réforme, l'État-nation laïciste a créé un système éducatif qui devait enseigner aux enfants les valeurs “républicaines” (françaises) ou de la “nouvelle civilisation” (germanique) en éradiquant les croyances catholiques.

Ce système éducatif, inspiré de celui des jésuites, avait un “catéchisme", basé en grande partie sur les “vies de Saints” (en France Clovis et le vase de Soisson, Charlemagne à la barbe fleurie, François Ier à Marignan, Jules Ferry fondateur des écoles), ainsi que des martyrs (Jeanne d’Arc, les bourgeois de Calais, Henri IV).

De même que l'enseignement de la contre-Réforme, il devait exclure toute autre religion au sein de l'école, par crainte de leur pouvoir subversif. De même, le système éducatif laïciste est par principe hostile à l'école privée, qui peut introduire une autre vision religieuse que l'officielle.

Enfin, le Pape de la Nation était le Président, le Roi ou l’Empereur, auquel le citoyen devait obéissance et, si nécessaire, le sacrifice de sa vie.

Symboles du culte de la patrie

La Nation, ou la Patrie, avait ses édifices sacrés (à Paris le Panthéon, les Invalides, l’Arc de Triomphe, en Allemagne la Porte de Brandebourg), ses hymnes (nationaux), sa liturgie (les fêtes nationales et les défilés) même ses “autels” (à Rome) ainsi que ses monuments aux martyrs dans tous les villages (les combattants morts pour la patrie) et, au lieu de la Croix, le drapeau.

A la place des lieux de pèlerinage, la Nation a instauré des lieux de mémoire, avec des martyrs qui rappellent étrangement l'imaginaire chrétien.

A la place du crucifix dans les édifices publics, la photo du Président ou du souverain. Elle avait aussi ses sermons (les discours du Président ou des préfets, sous-préfets, etc.). Elle avait ses missionnaires chargés de diffuser la foi dans les territoires extra-européens(les troupes coloniales).

Un des problèmes pour les tenants de ce culte, est qu'il tend à s'estomper comme toutes les autres religions, d'ailleurs.

Dogmes du laïcisme

La doctrine laïciste a également ses propres “dogmes". En premier lieu un athéisme militant. Elle croit en une “science”, qui prônait naguère l’eugénisme et la supériorité de sa race sur celle des voisins. Aujourd'hui le laïcisme français a opéré un glissement sémantique en prônant sa supériorité culturelle. La doctrine laïciste prône la supériorité de la science sur toute forme de philosophie -- circonstance paradoxale, car la philosophie est, précisément, le fondement sur lesquels s'appuie notre science contemporaine.

Dans le christianisme du Moyen-Âge, la peine ultime était l’excommunication. Sous la troisième république le citoyen qui désobéissait à déesse Nation était condamné, dans les cas les plus graves, à la fusillade ou la guillotine (symbole de l’enfer ou de la mort éternelle) ou à la déportation au bagne (symbole du purgatoire).

Plus généralement, toutes les religion d’Etat ("laïcistes") ont une caractéristique plus exacerbée même que celles qui les avaient précédées: l’intolérance vis-à-vis des incroyants, voire la haine vis-à-vis des autres religions. Dans les pires heures de son histoire, l’Europe chrétienne avait été divisée en trois camps antagonistes. Au début du XXème siècle, il y avait en Europe autant de sectes nationalistes qu’il y avait d’États laïcistes.

Du laïcisme au totalitarisme

Le laïcisme, religion d'État, religion de l'État, est une première étape vers le totalitarisme, qui est la croissance de l'État jusqu'à occuper toute la sphère sociale.

On doit reprocher directement ou indirectement au laïcisme (et à sa forme extrême, le totalitarisme), les dizaines de millions de morts de deux guerres mondiales, la destruction de deux générations et le suicide collectif de l’Europe, et tout de suite après, la menace de l’holocauste nuclaire.

Que les laïcistes et les totalitaristes se soient trouvés en opposition au début du XXe siècle c'est exact: les seconds étant une version extrême des premiers. Mais les laïcistes portent un lourde responsabilité, avec leur athéisme et leur culte de l'État, d'avoir ouvert la porte au communisme, au fascisme et au nazisme.

Le laïcisme: religion, culte païen?

Ce qui est ironique, c’est que ce nouveau culte qui se voyait comme un progrès de l’humanité, n’était pas un pas en avant. En fait, c’était un retour au culte de l’Etat tel qu’il était pratiqué jadis à Sparte ou Rome, avec des réminiscences des paganismes germaniques en Allemagne et en Angleterre, et lorsque se présentaient des dictateurs, le culte divin de l’Empereur tel qu’il était pratiqué avec Alexandre le Grand et avant lui, les souverains de la Perse. Le tout enrobé dans la République de Platon. Et toujours, les aigles des légions romaines – et avec les Nazis, une athmosphère de transe collective qui rappelle les sacrifices humains de Carthage.

Idolâtrie païenne donc, qui adore un Dieu de matière. La Bible cite pourtant la fable du veau d’or, les Romains se sont horrifiés devant le culte de Baal Moloch, les Musulmans et les iconoclastes ont voulu en finir avec l’adoration des idoles. Il a fallu que des Etats soi-disant modernes replongent l’humanité dans ces ténêbres d’un autre âge?

L'invocation des laïcistes aux Lumières: une appropriation indûe?

Les laïcistes, à la fin du XIXe siècle, ont créé une rupture avec la philosophie des Lumières, en renonçant à l'esprit pour embrasser une métaphysique matérialiste. C'était indubitablement leur droit de le faire, mais dans ce cas, ils devaient accepter publiquement qu'ils se distançaient des Lumières et de l'humanisme. D'autre part, en poursuivant les hostilités contre l'Église catholique au-delà de leur objectif (la reconnaissance de la suprématie de l'État), ils se sont engagés dans la voie de l'intolérance religieuse.

Qu’on se s’y trompe pas: Voltaire aurait sans doute vitriolé les excès anticléricaux de la IIIème République [1] . Rousseau aurait eu son intolérance en horreur. Telle est la règle d'or: ne pas faire aux autres ce que l'on ne veut pas qu'on vous fasse. Goethe et Beethoven auraient sans doute critiqué l’Allemagne de Bismarck et auraient fui le nazisme. Voltaire, aujourd'hui se battrait contre ces laïcistes qui se prévalent imprudemment de lui!

Par l'intolérance, ils ont tourné le dos à ce qui faisait l'essence des Lumières. Car penser par soi-même, avait fait remarquer Kant, c'est la définition même des Lumières! [1]. Non: on a beau chercher, on ne voit pas en quoi ces cultes païens pleins d'autosuffisance ont à voir avec les Lumières, la démocratie ni le progrès de l’humanité en général. Il faut vraiment que l’enseignement scolaire ait été mal orienté pour qu’une pareille supercherie nous ait échappé jusqu'ici.

Revenir aux valeurs fondamentales

Ce culte laïciste, superstructure inutile héritage du passé, est une antithèse des valeurs fondamentales de la liberté de pensée, des droits de l'homme, de la constitution et de l'État de droit. Aliénation du citoyen sous le couvert d'humanisme, il ne doit donc pas être confondu avec ces valeurs.

Renoncer à ce culte, c'est revenir aux valeurs fondamentales de la démocratie, dont le laïcisme est une déviation. C'est revenir aux Lumières.