Le libéralisme

Un article de Histoire(s) de notre temps.

Article publié dans la Tribune de Genève des 8 et 9 décembre 1999

On a beaucoup parlé des raisons réelles ou supposées de la crise que traverse le libéralisme. On applaudit ou on proteste à propos de livres blancs qui contiennent des propositions de libéralisation fracassantes. En revanche, peu de gens ont essayé de définir le libéralisme, autrement que par référence (à des classes sociales ou à des politiques pratiquées par des gouvernements). Alors, qu’est-ce que le libéralisme ?

Sommaire

Définitions

Le Petit Robert nous enseigne que le mot vient de libéral, qui voulait dire généreux. Il indique aussi que son sens premier (vieilli) était l’attitude, doctrine des libéraux, partisans de la liberté politique, de la liberté de conscience. Il signifiait aussi l’ensemble des doctrines qui tendent à garantir les libertés individuelles dans la société. De nous jours, il a pris un sens différent : (Opposé à étatisme, socialisme) Doctrine selon laquelle la liberté économique, le libre jeu de l’entreprise ne doivent pas être entravés. Voilà un raccourci saisissant de l’histoire du libéralisme ! Cela mérite quelques commentaires.

Libéralisme et interventionnisme

Le libéralisme est originellement une attitude, une vision philosophique de l’Homme. Le libéral pense que l’être humain mérite qu’on lui accorde sa liberté, et qu’il est meilleur lorsqu’il est libre de ses actes. Cette vision est fondée sur un principe fondamental : il croit que l’Homme est fondamentalement bon, et qu’il mérite sa confiance.

Les partisans de l’interventionnisme pensent que le citoyen livré à lui-même se comporterait de façon mauvaise, bestiale (l’homme est un loup pour l’homme) et que les lois et la répression sont destinés à canaliser ses penchants pour la domination. Ils favorisent la création de nombreuses lois et demandent de nouvelles façons légales de combattre les manifestations de la méchanceté humaine. Leur vision est en général fondée sur une nature animale et physique (voire physiologique ou génétique) de l’homme, que rien ne distingue des autres animaux, sauf son intelligence.

C’est une réalité observable : la criminalité existe, et certains individus sont un danger réel pour les autres quand ils sont livrés à eux-mêmes. Mais est-ce à dire que tous les êtres humains sont mauvais, et que tout homme, s’il en avait les moyens, en profiterait pour se livrer à la criminalité ?

Voilà la différence entre l’interventionniste et le libéral (au sens originel du terme) : le libéral accorde a priori sa confiance au prochain, alors que l’interventionniste le considère potentiellement coupable. Il y a cependant une précion à apporter : le libéral est favorable à la liberté des gens honnêtes. Il n’a aucune objection à la lutte contre la criminalité, car le crime menace la liberté de la majorité. La liberté des criminels doit être réduite, c’est dans l’ordre des choses.

Libéralisme et liberté

Si l’on voulait donner une définition du libéralisme, on devrait inclure ce fait : le libéralisme est l’attitude et la doctrine qui prône le respect et la protection de la liberté des gens honnêtes. Définir l’honnêteté de façon minimale n’est pas si difficile : cette notion est fondée sur les moeurs et sur les lois en vigueur. La morale a son importance, car un libéral combattrait ce qui est légal mais qu’il considère comme immoral.

Le respect de la liberté d’autrui, et l’importance de la morale font donc que dans une Société libérale, les lois sont peu nombreuses, mais sont suivies et considérées importantes. Un juge disposerait de peu de lois, mais les ferait appliquer avec vigueur.

Dérives actuelles du libéralisme

La Société dans laquelle nous vivons est aux antipodes de cette vision. La tendance est plutôt à développer l’arsenal juridique : les parlementaires créent chaque année de nouvelles lois (c’est leur métier) et en suppriment rarement. Chaque citoyen qui dénonce un abus demande de nouvelles lois. Chaque parti en promet pendant sa campagne électorale. En revanche, de nombreux délits (agressions, vols à la tire, atteintes aux bonnes moeurs) qui auraient été réprimés sévèrement dans le passé, ne sont tout simplement plus traités de nos jours. Dénonciation, procès-verbal de police, et le juge classe l’affaire.

Dans un autre domaine, la définition économique du libéralisme est affreuse. Elle semble avoir été écrite par des hommes qui auraient voulu tuer le libéralisme. Libéral, celui qui justifie n’importe quel comportement économique au nom de la “liberté du commerce” ? Opposer le libéralisme à la la solidarité et à la générosité, pouah ! Alors que “libéral” veut dire originellement généreux ! Toute personne vraiment libérale ne peut tolérer de pratiques malhonnêtes dans le monde de l’économie, car elles portent atteinte à la vraie liberté du commerce. Qu’est ce que la criminalité économique ? C’est l’enrichissement personnel illégitime au détriment des autres. Celui qui défend ce genre de pratiques n’est pas libéral, c’est un complice.

Une nouvelle voie pour le libéralisme

Le crime, même dans le monde moderne, reste le crime, dans sa simplicité et sa bêtise. Un régime libéral aurait peu de loi pénales, bien écrites, mais surtout une Justice extrêmement bien équipée de moyens d’investigation pour combattre les vrais délits et les vrais crimes : assassinats, trafic de drogue, trafic d’influence à haute échelle, activités économiques mafieuses, concurrence déloyale. Notre Tribunal Fédéral ne serait pas obligé de perdre son temps à statuer sur les amendes et les vexations infligées aux citoyens honnêtes à cause de peccadilles.

Faut-il une preuve de cela ? L’Italie, qui avait les moeurs politiques et économiques les plus dégradées était aussi le pays le plus procédurier qu’on pût imaginer : formulaires, contraintes, lois prétendument “anti-mafia", autorisations à n’en plus finir. Ce ne sont pas les lois inventées par les politiciens qui y ont fait quelque chose, mais surtout des Procureurs courageux qui ont fait appliquer des articles qui, pour la plupart, ont toujours été présents dans le Code Pénal : sur le meurtre, l’association de malfaiteurs, l’extorsion et la corruption. L’Italie, à la suite de l’opération Mains Propres, a connu un véritable renouveau moral.

Peu de lois, une application stricte, et surtout le respect de la liberté des gens honnêtes, femmes et hommes sans distinction de race et de religion, voilà le vrai libéralisme. Le libéral est courageux : il regarde le crime en face, est convaincu qu’il est le fait d’une minorité et continue malgré tout à avoir foi en son prochain. L’interventionniste, lui, a peur, et c’est la peur de l’autre qui le motive.

La crise du libéralisme est la crise de notre Société. Tous deux ont perdu de vue la nature importante et fondamentale de la Liberté et en ont fait un combat uniquement politique ou économique, par opposition à d’autres combats politiques et économiques. Il y a encore une place pour ceux qui croient à la liberté. Mais pour cela, le libéralisme doit retrouver son âme.