Pour une armée suisse réaliste et démocratique

Un article de Histoire(s) de notre temps.

Cet article avait originalement été écrit le 7 mai 2002 et semble avoir été un des plus lus.


La question de l’armée n’est pas toujours posée dans les bons termes. En premier lieu, faut-il une armée? Au fait, à quoi sert une armée?

De la nécessité d'une armée

Mis à part l’armée qui sert à conquérir et opprimer son voisin, il en existe une autre sorte : celle qui permet de protéger les populations contre les exactions, qu’elles soient d’une puissance étrangère ou de bandes organisées. C’est celle qu’on aimerait voir de nos jours dans les pays en proie à la violence, au meurtres, et aux pillages. L’expérience de Srebreniça[1], n’arrive hélas pas qu’aux autres. L’Europe occidentale a également connu ce genre de choses.

La question de la nécessité d’une armée, en cette époque d’instabilités, n’est donc pas à remettre en doute. Quelqu’un a dit qu’on a toujours une armée sur son territoire: soit c’est la sienne, soit celle d’un autre. En vérité, il est possible de n’avoir pas d’armée du tout: les nouvelles à la radio nous indiquent clairement que c’est l’anarchie et la fin de l’Etat de droit, le pouvoir tombant entre les mains de petits seigneurs avec toutes les barbaries qui s’ensuivent.

La seconde question, c’est de quel type d’armée la Suisse a besoin?

Cinq problèmes de l'armée de milice

L’armée dite de milice[1] pose plusieurs problèmes :

  1. Le fait que les milices, manquant d’entraînement et donc de discipline, peuvent céder plus facilement à la panique, voire à la barbarie. L’histoire est remplie de ce type d’exemples. Les grenadiers d’Isone cités dans ces colonnes[1] sont un exemple de ce phénomène. Leur réputation est d’être des indisciplinés, ce qui n’est pas à leur honneur. Ces pseudo-professionnels allumés sont peut-être ce que l’armée de milice produit de pire. En fait, cet état d’esprit de militaires du dimanche est présent dans toutes les armes chez les “mouilleurs” miliciens qui voudraient s’y croire. C’est le complexe de celui qui voudrait paraître mais qui n’est pas. Il est en général absent chez le militaires de carrière, qui eux s’occupent de choses sérieuses.
  2. Une armée de conscrits n’est pas une armée d’homme libres - au contraire, c’est une armée d’esclaves. On ne peut pas attendre de quelqu’un à qui on a imposé sommairement l’heure et l’emplacement de son entrée en service, qu’il fasse preuve d’une quelconque responsabilité ni d’initiative. Il ne souhaite pas être là. Les officiers demandent souvent du “punch” de leurs soldats durant les exercices et les défilés. Or seul un homme libre peut avoir du “punch". On peut attendre d’un conscrit qu’il fasse uniquement ce qu’on lui a dit, et encore, à condition que la contrainte qu’on lui impose soit crédible. A bien y penser, c’est la menace omniprésente de la police et de la justice militaires qui est le ciment de notre armée. Fréquemment, ce n’est qu’à cause d’elle que les soldats entrent en service à l’heure voulue.
    D’ailleurs, si on y regarde de plus près, un service militaire obligatoire a toujours été une contradiction avec les principes de liberté individuelle propres à la démocratie – c’est que nous devons cette “noble” institution à Napoléon[1], qui n’aurait jamais pu avoir autant d’hommes dans son armée multinationale d’invasion s’il n’avait recouru à la contrainte. Ce n’est pas un bon exemple à suivre.
  3. Il fut une époque où le soldat pouvait se contenter de savoir tenir un fusil et de courir sus aux mitrailleuses quand on le lui ordonnait. L’équipement moderne implique une mécanique et une électronique avancées. Même l’équipement de base du fantassin exclut de nos jours qu’on puisse le maîtriser avec quelques semaines d’exercices par an. Lorsqu’on rentre dans des domaines plus complexes comme l’artillerie, alors on ne voit pas bien comment une unité combattante puisse vraiment être opérationnelle, au sens où un militaire professionnel peut l’entendre. L’armée suisse fait certes des miracles dans ce domaine, mais cela ne suffira jamais. Une armée de dilettantes devient progressivement irréaliste.
  4. On ne voit plus très bien quel problème on cherche à résoudre en voulant garder à toute force une armée de milice. Peut-être est-ce cette faiblesse humaine de certains qui veut qu’ils fassent subir aux autres les injustices dont ils ont été les victimes? ("Nous sommes passés par là, à leur tour".) C’est cet état d’esprit qui a perpétué les châtiments corporels dans l’éducation des enfants.
    D'autre part, l’idée de l’"armée dans la petite prairie” où toutes les classes se côtoient gaiement a certes de l’attrait, et parfois une certaine réalité. Mais ce n’est pas le but d’une armée.
    On pourrait donc sans doute imaginer le même type d’activités sans que a) les gens soient contraints de s'y rendre b) l’État ait à investir des millions dans des obus d’exercice en guise d’attractions. On peut imaginer toutes sortes d’activités sociales à caractère utile; les Fêtes de Genève[1] tiennent aussi ce rôle d’une certaine manière. Il y a donc toutes sortes de raisons pour certains pour vouloir garder cette institution qui tiennent aux conditionnement social et non à la réflexion.
  5. Le coût financier de l’armée de milice est exorbitant et beaucoup plus cher en définitive que l’armée de profession. On oublie très volontiers a) l’assurance perte de gain; ainsi on ira débourser 5′000 francs et plus par mois pour un simple soldat de trente ans, ce qui nous donne sans doute les soldats les plus chers du monde, surtout en regard de leur motivation b) le coût pour la société en terme de perte de compétitivité, la perte du chiffre d’affaires etc. Nous avons un système qui insiste pour arracher la classe active à la vie professionnelle, et à la payer à un prix exorbitant pour ne pas faire grand chose d’utile.

Vers une armée professionnelle

C’est que, bien entendu, une armée qui paierait ses soldats même modestement, mais qui leur assurerait le logement et les repas ainsi qu’une bonne formation, ferait recette dans notre société. On refuserait peut-être du monde. Cette armée conserverait un esprit citoyen – on ne voit pas bien comment il pourrait en être autrement, dans un petit pays où il faut bien que les militaires vivent en rapport étroit et constant avec la population civile.

La question n’est donc pas si une armée professionnelle est souhaitable. C’est combien de temps il faudra pour que cette coûteuse violation des principes de la démocratie, oripeau d’un passé autoritaire, cède la place à une armée moderne formée d’hommes libres.